11 - Charloun Rieu (1846-1924)

A l'extrémité du plateau des Baux, les touristes qui viennent admirer le panorama exceptionnel qui s'étend de la Montagne Sainte-Victoire aux marais de Camargue se demandent quel est ce personnage barbu et chapeauté dont le buste, sculpté dans la pierre, domine la vallée des Baux. Si en descendant dans la vallée, ils traversent le Paradou, sur la place de la mairie, ils retrouveront la même effigie, juchée sur la fontaine moussue, propre à nos villages de Provence. Ces monuments sont dédiés à Charles (Charloun) Rieu, paysan et poète de langue provençale.

Le grand-père de Charloun, Jean-Joseph Rieu, était venu de l'Ardèche à la fin du XVIIIème siècle pour cultiver la terre puis s'était établi maréchal-ferrant. D'un second mariage, naquit en 1813 un fils Henri qui eut 10 enfants dont cinq survécurent, l'aîné étant Charles, né le 1er novembre 1846 et baptisé le lendemain dans l'église Saint-Martin par le Curé Philippe Laurent. La famille était pauvre et les hommes se louaient comme ouvriers agricoles dans les exploitations alentour. Le petit Charloun fréquentait l'école…lorsque les travaux des champs le permettaient mais l'année de sa communion, alors qu'il songeait à devenir prêtre, il eut la chance de recevoir l'enseignement d'un certain M.Chabaud "qui, jadis, avait jeté sa soutane aux buissons, chose rare à l'époque." Celui-ci pendant un an environ lui enseigna des rudiments de grec et de latin, sans réaliser sans doute qu'il contribuait à révéler le  poète né dans ce petit paysan besogneux. Car Charloun, qu'il s'agisse de déplorer la vente de son cher mulet Roubin…ou de  traduire l'Odyssée d' Homère, ne cessa d'avoir une vision poétique d'un monde qui, pourtant, se bornait à une vie simple et laborieuse dans son village natal.

Charloun Rieu a laissé une œuvre importante en langue provençale, qui lui valut l'estime et l'amitié de Frédéric Mistral: "Il y a, à quelques kilomètres d'ici, un paysan gagnant quarante sous par jour, que je considère comme le premier poète populaire actuel de France. Il s'appelle Charles Rieu." (Le Gaulois,1896). On a déjà cité sa traduction de l'Odyssée (1907) d'après un texte français de Leconte de Lisle ( après qu'il eut essayé de traduire la "Jérusalem Délivrée" du Tasse et le "Télémaque" de Fénelon)  mais il faut également signaler  une pièce de théâtre: Margarido dóu Destè, datée de 1921, qui illustre les amours impossibles d'un jeune catholique et d'une jeune protestante, et surtout plus de 200 chansons (Cant dóu Terraire - Chants du terroir) écrites sur des  airs populaires à l'époque , souvent avec le concours musical de Mlle Jeanne Ratyé.(voir 13-1-1
 
Charloun mourut accidentellement le 10 janvier 1924. La veille au soir, après le dîner, il était monté dans sa chambre, au Mas d'Auge, dont le propriétaire l'avait généreusement accueilli. On l'a retrouvé le lendemain matin, agonisant au pied de l'escalier extérieur.
 Il repose au cimetière du Paradou qu'il avait construit de ses mains. (Voir 7). Le 26 avril 1935, une plaque  était apposée par la municipalité du Paradou sur la maison du poète, place du Caladat, à la mémoire de celui qui avait écrit :

Tant que sarai dessus la terro,
 Mau-grat l'enuei di jour crudèu
E l'amaresso e li misèro,
Au Caladat sarai fidèu.  
Lou jour que faudra que m'embarque
Dins li païs incouneigu,
Qu'au Caladat moun noum se marque,
Car es aqui que siéu nascu.
Tant que je serai sur terre
Malgré l'ennui des jours cruels

Et l'amertume et les misères
Je serai fidèle au Caladat.
Le jour où il faudra que je m'embarque
Pour les pays inconnus
Que l'on inscrive mon nom au Caladat
Car c'est là que je suis né.
(Traduction Henri Canetto)  

Il faut regretter que, par la suite, d’autres édiles aient  cru pouvoir négliger cette volonté clairement exprimée, en déplaçant cette plaque pour l’apposer sur le bâtiment de la Mairie.

Deux autres inscriptions sont dues à Charloun. La première est située à l’emplacement où le canal de la Vallée des Baux passe sous la route de l’Arcoule, 500 mètres environ après le cimetière. Elle commémore la bénédiction et l’inauguration du canal le dimanche 10 août 1913 :

Sieu la Durenco, Crau arrose
e tu douco terro di Bau
en m’en anant vers lou grand Rose   
de moun aigo n’auras un pau 
Je suis la Durance, j’arrose la Crau
et toi douce terre des Baux
en m’en allant vers le grand Rhône
de mon eau tu auras un peu

 La seconde, dans le hall d’entrée de la mairie :

Devèn ama noste terraire                   
Quand lou counsèu sara tengu         
Tau que fara bèn lis afaire                
Eici sara lou bèn-vengu 

Nous devons aimer notre terroir
Quand le conseil sera tenu
Celui qui fera bien les affaires
Ici sera le bienvenu