14 - Quelques textes

14 -1 Mme Fatou-Ratyé (1898-1996)

Madame Elisabeth Fatou née Ratyé, petite-nièce de Georges Ratyé, avait rédigé dans les années 60, quelques souvenirs de son enfance au début du siècle, à l'usage de ses propres enfants, dont nous reproduisons deux passages:

1  Charloun

J'ai mis longtemps à comprendre ce qu'était le paysan mal vêtu, barbu, louchant, qui venait à Escanin, demandant d'un air modeste, tournant son  vieux chapeau entre ses mains, "Mademoiselle Jeanne".
Sitôt prévenue, celle-ci quittait sa chambre où elle aimait travailler en compagnie de Tante Mathilde et de leurs chats, accueillait en souriant le visiteur et l'introduisait au salon. J'en fus tellement surprise la première fois que, sans me faire remarquer, je les ai suivis.
Tante Jeanne s'étant assise au piano, Charloun lui fredonna la chanson qu'il venait de composer et qu'elle harmonisa tout de suite, puis il la chanta accompagnée par elle. Ils avaient l'air très heureux tous les deux.
Souvent cette scène s'est reproduite, et, c'est grâce à cette collaboration que les "Chants du terroir" sont devenus ce qu'ils sont, pour la plus grande joie des Provençaux.
Il m'arriva, plus tard, d'aller de temps en temps avec Madeleine* voir Charloun chez lui. Assis devant sa table, dans sa modeste cuisine ou sur le seuil de sa demeure, il voulait bien chanter, pour nous, nos chansons favorites ou nous raconter, pour nous amuser, comment lui, le pauvre charretier, avait été reçu par la comtesse de Noailles, entourée d'un essaim de jolies "dames". Nous entendant rire aux éclats, ravi de notre gaieté, il riait avec nous dans sa barbe.
Charloun n'était pas seulement un grand poète, c'était un humble au grand cœur.
(* Il s’agit sans doute de Madeleine Verpian  qui servit de modèle à Georges Ratyé pour l’Enfant Jésus de l’Église - Voir  2) 

2  Le sermon du Vendredi Saint

C'est aujourd'hui le Vendredi Saint. Nous allons assister au sermon de la Passion que monsieur le Curé doit faire après le repas.
La route est sombre, il fait froid, l'on se hâte pour n'être pas en retard. Le banc familial est tout en haut de l'église, prés du chœur. Nous entrons en marchant sur la pointe des pieds pour ne pas attirer l'attention, mais malgré nos efforts pour passer inaperçus les visages se tournent vers nous souriants ou chargés de reproches, car monsieur le Curé monte en Il est gros, gras, asthmatique et s'avance pieds nus dans des sandales de capucin, pour ne pas oublier, sans doute qu'il fut Carme. Tous les visages lèvent gravement leur nez vers lui.
" Mes frères, je ne vous redirai pas le sermon que j'ai prononcé, un même soir, à la cour de Bulgarie, sermon si émouvant que plusieurs femmes se trouvèrent mal…vous ne comprendriez pas." Chacun regarde son voisin, s'interroge! "Alors je vous dirai simplement…" et un sermon insipide, entrecoupé d'invocations, d'agenouillements se déroule durant une heure.
Les tantes et les oncles, très dignes font semblant d'écouter et dormiraient volontiers s'ils n'en étaient empêchés par les éclats de voix du prédicateur. Moi je m'ennuie, grogne intérieurement, et voudrais m'en aller.
Ouf! C'est fini! Chacun pense la même chose mais trouverait irrespectueux de l'exprimer.
L'on sort. Et nous retrouvons la route éclairée par une pâle lune. C'est alors qu'en nous se déroule le drame du Golgotha. Baignés dans l'ombre du chemin, les troncs d'arbres évoquent la croix

14 – 2   M. le Curé Maximilien Faure

Curé du Paradou de 1874 à 1894, on lui doit notamment la construction de la grande nef de l’église actuelle. Il a laissé un cahier de notes dans lesquelles on trouve de précieuses informations sur la paroisse :

Offrande d’un agneau pour la Noël 1881

Il était d’usage, autrefois, que les bergers de la paroisse, accompagnés chacun d’une bergère, venaient faire à la Messe de Minuit la cérémonie dite de l’Offrande. Cette cérémonie consiste en effet dans l’offrande d’un agneau faite à l’Enfant Jésus. Cette offrande, très touchante et très pieuse en elle-même avait fini par dégénérer. Des abus s’y étaient introduits tellement grands, paraît-il, que l’autorité diocésaine avait du aviser. Je n’ai pu trouver ici la lettre de M. le Gd. Vicaire adressée à M. le Curé, mais la voici telle qu’elle se trouve dans les archives de la Paroisse de Maussane qu’elle concernait également.

 

« Archevêché d’Aix
Je charge M. le Curé de Fontvieille de faire savoir dans les diverses paroisses que cette observation regarde, que l’offrande d’un agneau par les bergers pourra être faite, à la fête de Noël, pourvu qu’il n’y ait pas de bergères, ni de chariot, et que ce soit à la Messe du jour.
M.M. les Curés devront veiller du reste à ce qu’il ne s’introduise dans cette cérémonie aucune circonstance contraire à la gravité et à la décence du culte.
Aix le 16 Octobre 1838     Signé : Jacquemet Vic. Gén. »

Il paraîtrait que les bergers ne voulurent pas se soumettre à cette ordonnance archiépiscopale car la cérémonie fut abolie. Mais ce ne fut pas sans regrets. Car depuis que je suis curé de la Paroisse j’ai entendu chaque année l’expression de ces regrets. Enfin, cette année 1881, les bergers ayant fini par se mettre d’accord entre eux et ayant consenti, quoique avec peine, aux conditions posées, la cérémonie a été reprise après une interruption de 44 ans. Comme mon confrère de Maussane, j’ai permis aux bergers le chariot et deux bergères prises parmi les petites filles et qui sont comme les prieuresses de St. Véran, leur Patron ; mais j’ai tenu ferme pour qu’il n’y en eut pas une de plus et que la cérémonie se fit à la GrandMesse du jour et non à Minuit. Ces conditions ayant été acceptées, l’offrande s’est faite, suivant l’antique usage, au bruit du tambour et au son de la flûte et des cymbales jouant le Noël traditionnel, mais avec un vrai sentiment religieux de la part des bergers, un grand recueillement, et un profond respect de la part de l’assistance et au milieu de la joie universelle. Le soir, les bergers sont venus assister aux Vêpres et ils ont terminé leur fête par l’offrande d’un bouquet et la consécration d’eux-mêmes et leurs troupeaux à leur Patron St. Véran. Je leur ai alors exprimé ma satisfaction, je les ai remerciés de la douce joie qu’ils m’avaient procurée et leur ai promis la continuation de ce pieux usage tant qu’ils seraient d’accord entre eux et qu’ils se soumettraient, comme cette année, aux conditions présentes.

(Il n’y avait plus de bergers au Paradou jusqu’à l’installation en 2001 d’une bergère avec son troupeau sur le domaine d’Escanin. Depuis la messe de Noël 2002, un enfant portant un agneau confié par la bergère est en tête de la procession à la crèche, renouvelant ainsi la tradition).

 Crèche Noël 1884

Avant mon arrivée dans la Paroisse*, il était d’usage d’exposer sur l’autel de la Sainte Vierge pendant la quarantaine de Noël, le bel Enfant Jésus en cire qui est sur la cheminée de la chambre de réserve. Mais bientôt, on m’exprima le désir d’avoir une représentation plus complète du Mystère de la Nativité. Je fis appel à un jeune homme d’Arles, ayant beaucoup de goût, lequel apporta quelques petites poupées et nous improvisa, pour la première année, une petite crèche. Insensiblement, cette crèche a pris plus d’extension et s’est accrue en taille et en nombre de personnages. Elle occupe maintenant toute la chapelle de la Sainte Vierge et se compose des personnages suivants : un Enfant Jésus en cire, la Sainte Vierge, Saint Joseph, trois mages, trois pages et trois chameaux, six bergers, quatre bergères, deux autres petits bergers plus deux ânes, un bœuf et un certain nombre de brebis. Deux anges portant l’inscription : Gloria in excelsis Deo, une étoile lumineuse, une maison de campagne, une bergerie, un moulin à vent, tout cela en carton, enfin une tour en pierre qu’un maçon nous prête chaque année.

* 1874.